Passage
Une exposition de Louanne Trévisan
Du 12 décembre 2024 au 10 janvier 2025
Dans le cadre de La Fenêtre Fraîche, un projet de la plateforme Nos Désirs d’Extérieurs et autres choses publiques, menée par trois enseignantes de l’EESAB-site de Quimper : Marie Adjedj, Virginie Barré et Eva Taulois. Avec la complicité de Robin Garnier, chargé de bibliothèque et de documentation.
« La Fenêtre Fraîche » est un espace d’exposition mis à disposition des étudiant·es qui, dès la fermeture de l’école à la nuit tombée, envoie des signes de vitalité de l’art dans la ville, comme autant de bouteilles à la mer, depuis l’interface d’un vitrage miroir qui sépare l’école de l’espace public.
Passage, exposition réalisée par Louanne Trévisan – étudiante en 4e année, nous incorpore dans un univers à la fois impalpable et onirique. On écarte le rideau pour entrer dans une intimité, et quoi de plus puissant qu’une odeur ? Le travail de l’olfaction est directement lié à notre système limbique (siège de nos réactions complexes, émotions, mémoire, apprentissages divers). On partage pendant quelques instants le message qu’a voulu véhiculer Louanne d’une autre façon que par le regard, ainsi le·la regardeur·euse devient partie prenante de l’installation.
Il s’agit de créer un dialogue silencieux, de prendre un temps de pause devant cette pièce qui communique aussi à travers la couleur. Elle nous suit tout au long de la découverte de ce travail, puisque cette harmonie colorée se poursuit dans les touches (papier sans solvant qui réceptionne et garde les odeurs le plus fidèlement possible), dans les tissus suspendus ainsi que dans la boisson réalisée pour l’occasion. L’artiste Suédoise Ann-Sofi Siden parle du travail olfactif en disant : « l’odorat nous relie à l’intimité de notre propre mémoire et, par ce biais, à l’autre, à l’invisible. L’olfaction est un sens qui échappe, qui se dérobe, et pourtant, il est l’un des plus puissants dans la création d’émotions. »
Pia Vivien, étudiante en 4e année.
Louanne s’est prêtée à un jeu de questions/réponses afin de nous en dire plus sur son projet :
Que voit-on ?
Deux tentures colorées superposées et en dehors de la fenêtre un dispositif pour mettre à disposition le parfum et les touches en papier que j’ai fabriqués. J’ai créé mon papier pour venir appliquer le parfum dessus et pouvoir l’emporter avec soi.
Comment est-ce fait ?
Pour les tissus en coton à l’intérieur de la fenêtre, je les ai mouillés et j’ai déposé des jus rouge ou bleu pour que la couleur s’étende et se disperse de manière fluide et vaporeuse. J’ai créé le parfum grâce à des huiles essentielles, des fragrances cosmétiques et de l’alcool dénaturé. Les touches sont fabriquées à partir de vieux papiers trempés, broyés, tamisés, séchés et enfin découpés et étiquetés.
Comment s’est opéré le choix du titre ? En quoi le titre nous informe-t-il ?
Le titre est le nom du parfum. J’ai un peu travaillé à l’envers puisque le parfum est la traduction d’émotions et les couleurs sont celles du parfum. J’ai d’abord créé les tentures puis le parfum et c’est en le sentant que je lui ai donné un nom.
Qu’est-ce que cela évoque pour toi ? Comment cette pièce est-elle arrivée dans ta pratique ? Est-ce une pièce singulière, ou fait-elle partie d’un corpus plus grand ?
Je cherche souvent à parler de mes émotions à travers de la poésie ou de la musique et je m’intéresse à la manière de les transmettre, à leur trouver des traductions. Comment exprimer et rendre concrets des sentiments ? Des sensations que chacun·e peut expérimenter de manière très personnelle et à la fois assez universelle. La couleur et le parfum sont de nouvelles traductions que j’essaie de déployer. Je trouve que le parfum se prête particulièrement bien à l’exercice puisqu’il n’est pas palpable, en changement perpétuel, il peut évoluer de tant de manières possibles d’une peau à l’autre, il rentre dans toutes les sphères même si on ne l’y a pas invité. Ses déclinaisons sont infinies et pourtant si subtiles à la fois. C’est encore plus parlant quand on sait que les odeurs vont directement dans le système limbique, la partie du cerveau qui gouverne les émotions et les perceptions inconscientes. Il était important pour moi que l’expérience olfactive soit accompagnée d’un support visuel, une traduction colorée de mon parfum. C’est aussi sûrement une transition entre ma pratique picturale que j’emploie déjà comme système de traduction, et le parfum qui est tout nouveau pour moi.
Quels en sont les sources et les liens ?
Autre avantage avec le parfum c’est que je le trouve global et que tout peut me servir d’inspiration : des livres, des mélodies, des moments partagés, autant de choses tangibles qu’impalpables. Les odeurs nous entourent quotidiennement mais il faut savoir y poser sa conscience afin d’y prêter attention. J’aime découvrir le plus de parfums possibles et les derniers sont ceux de la Maison d’Orsay. Chaque parfum est associé à un état amoureux différent et il existe pour l’instant 21 références. L’exposition « Parfums d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe que j’ai visitée en octobre 2023 a été une découverte qui a enrichi mes connaissances historiques et pratiques sur les matières, les techniques d’extraction, de diffusion, etc. J’ai également découvert une scène d’artistes contemporain·es qui utilisent de près ou de très près les odeurs : Lara Baladi, Laurent Mareschal ou Mazen Nasri.
Qu’est-ce que cette pièce t’a appris ? En quoi a-t-elle déplacé ou ouvert quelque chose dans ta pratique ?
Je peux me montrer et exprimer des choses personnelles sans avoir l’impression d’être jugée ou dépréciée, et même si c’est le cas, la peur de l’être ne m’a pas empêchée d’avancer. J’ose et j’affirme qui je suis à travers ce que je fais et je ne veux plus en avoir honte. J’ai hâte de poursuivre cette quête parfumée, elle le sera dans mon essai de fin d’étude et j’ai plusieurs autres projets plastiques qui touchent à ce domaine.