Depuis plusieurs années, L’EESAB-site de Brest fait appel à un.e enseignant.e artiste invité.e sur un semestre afin de proposer une nouvelle dynamique.
Ce programme d’artiste invité aspire à ouvrir des champs d’exploration artistique et à marquer encore davantage la transversalité des pratiques de l’option art de l’EESAB–site de Brest. C’est aussi l’occasion d’interroger les cultures, les esthétiques mais également les dynamiques pédagogiques d’une école d’art, en s’appuyant sur le regard et les pratiques d’un·e artiste au rayonnement international. Enfin, l’artiste invité.e propose une forme d’enseignement et de recherche aux étudiant·es de l’école.
Cette année, c’est l’artiste allemande Tina Born qui est à nos côtés. Après quelques semaines de présence dans l’école, elle nous livre ses impressions et ressentis.
Pouvez-vous présenter votre pratique?
En règle générale, je travaille de manière installative, pas fixée sur un matériau particulier et je dirais que je ne puise pas dans mon travail lui-même, dans le processus, mais que j’ai besoin d’une occasion, d’une impulsion extérieure. Il peut s’agir d’un lieu précis, d’une architecture à laquelle je réagis, d’une histoire ou d’une biographie à laquelle je me réfère ou de toute une liste de contraintes à prendre en compte, comme par exemple dans le cas de projets d’art public. Parfois, j’imagine que je suis une compositrice de chansons à qui l’on demande: «écris-moi une chanson dans laquelle il y a des nuages, la Seconde Guerre mondiale, une commode de Mallet-Stevens, nail extensions et l’élément brome». Transposé aux arts plastiques, ce serait pour moi de bonnes conditions de départ. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il n’y a pas de sujet qui ne soit pas intéressant si on y regarde de plus près.
Pouvez-vous parler du travail que vous faites avec les étudiants?
Durant mon séjour à l’EESAB-Brest, j’ai mis l’accent sur différents points au sein de mes échanges avec les étudiants.
Lors des workshops d’une semaine pour les étudiants de 2ème et 3ème année, le point de départ était le tableau de Caspar David Friedrich «Le moine au bord de la mer» de 1810. Une œuvre d’art intemporelle et radicale à bien des égards qui, à mon avis, refuse de flatter l’œil du spectateur par sa dureté directeté, mais plutôt de lui tendre un miroir et de toucher ainsi à des aspects de l’existence humaine que l’on a tendance à refouler.
J’ai rassemblé des termes ou des paires de termes pour cette œuvre d’art, comme par exemple : Vue arrière, «Le je n’est pas le moi», Aléatoire, Seuil/ Transition, Contrôle/ Perte de contrôle, Flou, Espace blanc ou Fuzziness et tente, en plus d’un éclairage discursif, de les intégrer concrètement dans des travaux pratiques et des exercices, aussi bien bidimensionnels qu’installatifs et spatiaux.
Bien que les limites soient floues, on peut dire, que j’ai travaillé sur le contenu avec les étudiants dans le cadre des workshops et plutôt sur le plan structurel avec les étudiants du programme master.
J’entends par là le traitement des questions de réalisation artistique, de présentation et de documentation. Un travail artistique comporte de nombreux autres aspects ; pour dire les choses simplement, si une bonne idée est mal présentée, le plus bel édifice de pensées, toute la construction, repose sur des bases fragiles. En ce qui concerne la présentation, les étudiants en master et moi-même envisageons actuellement une exposition de groupe suivant un concept de présentation où la forme et le contenu forment en quelque sorte une unité (au lieu, comme on le voit souvent dans les expositions de groupe, de répartir les œuvres d’art de manière plus ou moins arbitraire sur le mur et le sol).
Quelle est votre perception de l’EESAB-site de Brest ? De quelle manière les étudiants apprennent-ils l’art?
Tout d’abord, je tiens à vous remercier de me donner l’occasion de m’exprimer et à souligner que je trouve l’accueil d’un artiste invité dans le cadre de l’enseignement artistique à l’EESAB Brest très formidable et inhabituel.
Cela témoigne pour moi d’une ouverture d’esprit, d’une générosité et d’une volonté d’explorer de nouvelles voies. Pour moi, en tant qu’artiste invitée, c’est très intéressant à plusieurs niveaux et cela me permet de porter un regard différent sur mon propre travail, aussi bien sur le processus de création que sur sa transmission.
J’ai moi-même étudié il y a de nombreuses années dans une très grande école d’art (Université des Arts, Berlin) et même si j’associe surtout à cette période
un sentiment de confusion et de doute, je dirais néanmoins que la période des études d’art, les années discursives avec mes camarades d’études, m’ont durablement marquée. Si je suis toujours là en tant qu’artiste, c’est aussi grâce à une bonne formation.
En ces temps de coupes constantes dans le domaine de l’éducation et de la culture, et je pense que cela vaut aussi pour la France, les écoles d’art doivent sans cesse prouver leur utilité et défendre leur statut (tout comme les artistes).
D’une part, c’est à mon avis terrible, car les établissements d’enseignement sont, dans le pire des cas, pressés dans un principe de rentabilité, comme des entre- prises sur le marché libre – à Berlin, par exemple, il y a de plus en plus d’écoles d’art privées gérées comme des entreprises commerciales – mais d’autre part, cette pression oblige aussi à se positionner, à affiner son propre profil et à se défendre contre l’aplatissement et l’appropriation.
Ce qui est formidable dans une école d’art, c’est qu’elle est en fait une œuvre d’art globale.
Il est bien sûr impossible de répondre de manière générale à la question de savoir comment les étudiants apprennent au sein de cet organisme.
Peut-être en allant plus en profondeur qu’en largeur, peut-être en faisant ou en enseignant exactement le contraire de ce qui est aujourd’hui le plus répandu : le «like» rapide. À mon avis, l’art a toujours pour mission d’être inconfortable, de se soustraire à des accès, des solutions et des réponses rapides, tout en se remettant constamment en question de manière critique.
Comment voyez-vous la Ville de Brest (ou Finistère) ?
J’ai habité à Brest les premières semaines et j’aime la certaine rugosité en même temps la cordialité de la ville, surtout en hiver, quand il pleut beaucoup et qu’il y a des orages (et que la résidence est bien chauffée).
Ayant passé la majeure partie de ma vie dans des grandes villes éloignées de la mer, j’ai ressenti le besoin, en arrivant à Finstère, d’être aussi proche que pos- sible de la mer ouverte. J’ai déménagé dans une petiteville côtiere, à peine 30 km à l’ouest de Brest. Depuis cet endroit, il est possible de marcher pendant des heures le long de la côte, ce que je fais chaque jour dans la mesure du possible.
Au fil des années, j’ai constaté que j’avais de plus en plus besoin de lieux/espaces qui ne sont pas, ou peu, marqués par la présence humaine.
Bien sûr, juste derrière les sentiers de randonnée côtière, heureusement aménagés par l’homme, se trouvent, comme partout ailleurs, les maisons de vacances, les lotissements de maisons individuelles, les surfaces agricoles, etc. Mais directement sur la côte rocheuse, on ressent encore très directement des dimensions et des forces primordial et élémentaire. Ce que Caspar David Friedrich a fixé dans son tableau «Le moine au bord de la mer.»
Je ne sais pas si cela a déjà été mesuré, mais je suis sure que face à l’immensité de l’espace qui se divise entre le ciel, la surface de l’eau et le rivage, les ondes cérébrales humaines se modifient et qu’une sorte de flow de l’être peut s’installer.